20 ANS DE LA CATASTROPHE AZF : SITES SEVESO, STOCKAGE, DES AMMONITRATES... LES LEÇONS DE L’EXPLOSION ONT-ELLES ETE TIREES ?

ACCIDENT INDUSTRIEL Deux décennies après l’explosion de l’usine AZF, la réglementation sur les risques industriels a évolué en France. Mais riverains et associations pointent toujours des carences, notamment sur la question du stockage des ammonitrates.

Béatrice Colin
Publié le 21/09/21
https://www.20minutes.fr/planete/3128251-20210921-20-ans-catastrophe-azf-sites-seveso-stockage-ammonitrates-lecons-explosion-elles-tirees

Le 21 septembre 2001, un tas de nitrate d’ammonium explosait sur le site de l’usine AZF après un mélange accidentel avec des produits chlorés.
En vingt ans, la réglementation a évolué, conduisant notamment à la mise en place des Plans de prévention des risques technologiques ou la création récente du Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels.
Mais selon les riverains et associations de défense de l’environnement, des failles subsistent sur la question du risque industriel, notamment sur la question des stockages des ammonitrates en milieu agricole.
Le 21 septembre 2001, un stock de 300 tonnes de nitrate d’ammonium, utilisé dans la production d’engrais azotés, explosait sur le site toulousain de l’usine AZF. Cette catastrophe industrielle était à l’origine de la mort de 31 personnes, de 2.500 blessés et d’énormes dégâts matériels. Un accident qui fut aussi le révélateur pour la population française des risques industriels des usines en activité à proximité de chez eux.

Et qui débouchera en juillet 2003 sur la Loi Bachelot qui prévoit l’instauration de Plans de prévention des risques technologiques pour les entreprises classées Seveso seuil haut. Outre la réduction du risque à la source et les études de danger, elle édicte aussi des règles en matière d’urbanisme visant à réguler les constructions autour des 700 sites à risque majeur.

Des avancées avec les PPRT, mais…

Une réglementation qui a mis du temps à se mettre en place. Mais qui a permis de faire évoluer des choses au sein même des usines selon le directeur général de la Prévention des risques. « A l’origine, ils concernaient exclusivement l’extérieur du site, désormais ils comprennent une nouvelle phase de réduction du risque à la source. Les exploitants ont dû investir pour se mettre en conformité. On a souvent cité les sphères de GPL que nous avons fait retirer entre les bâtiments de Lubrizol et les stockages d’acide chlorhydrique », relevait Cédric Bourillet, lors de son audition par le Sénat après l’incendie de l’usine rouennaise.

« Pour l’industrie, pour la chimie, cela a eu pour conséquence l’investissement de plus de 500 millions d’euros pour renforcer nos installations et améliorer la prévention des risques technologiques », complétait devant les députés Philippe Prudhon, le directeur des Affaires techniques de France Chimie. Rajoutant que « le risque zéro n’existe pas », mais que tout était fait pour « s’en approcher le plus possible ».

Un constat que ne partagent pas toujours les riverains des sites Seveso. Serge Baggi habite à proximité du site pétrolier Fondeyre, à Toulouse. Ancien salarié d’AZF, il sait l’importance des études de danger. « Or c’est l’industriel qui la fait. D’autant qu’on utilise une méthode probabiliste, ce qui relativise le risque », souligne le président du Comité de quartier des Minimes. Pour lui, tout ça « manque de transparence ». Preuve en est, il attend toujours, deux ans après le déraillement d’un train transportant du carburant, les rapports d’expertise qu’il a demandé lors d’une Commission de suivi de site (CSS), ces instances créées par la Loi Bachelot.

A cela s’ajoute un autre écueil selon lui, celui de la formation des salariés au risque industriel. « Au sein des entreprises, le Comité d’hygiène, de sécurité des conditions de travail était l’instance qui se penchait sur ces questions. Mais avec la fin des CHSCT, il est plus difficile de veiller au grain. Sans parler de la sous-traitance sur les sites industriels, qui est un vrai désastre », assure celui qui fut rapporteur de la commission d’enquête du comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail d’AZF.

Selon l’Institut pour une culture de sécurité industrielle, créé en 2003, les études menées au cours des deux dernières décennies « ont montré qu’il n’existe pas d’impact à sens unique de la sous-traitance sur la sécurité ». Selon cette association qui œuvre à améliorer la sécurité dans les entreprises, celle-ci peut avoir des effets aussi bien positifs que négatifs. « Il existe des voies de progrès pour compenser ces effets négatifs, comme notamment la coopération et e partage de système de management de la sécurité entre le donneur d’ordres et le prestataire. L’objectif est de développer une culture de sécurité commune entre le donneur d’ordres et le sous-traitant », insiste l’Institut qui a planché sur la question à travers des groupes de travail interdisciplinaires.

Une réglementation, mais pas assez de contrôles

Après Lubrizol, la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili avait annoncé vouloir renforcer les prescriptions en matière de stockage de matières dangereuses et rendre systématique les inspections sur l’ensemble des installations classées se trouvant dans un rayon de 100 mètres autour des sites Seveso.

Une avancée mais qui, pour certains spécialistes, se heurtent à la question des effectifs pour y parvenir. La ministre avait annoncé que cette mesure serait accompagnée d’une augmentation de 50 % des inspecteurs. « Avec une augmentation de 50 % des contrôles, il y aura toujours moins d’inspections en France qu’en 2007. Pour vérifier la conformité des 500.000 ICPE en cinq ans, il faudrait passer de 1.600 inspecteurs aujourd’hui à 9.000. On est très loin du compte », faisait valoir le collectif citoyen Notre Maison brûle.

Parmi ses membres actifs figure Paul Poulain. Consultant spécialisé en sécurité incendie et maîtrise des risques industriels, il vient de publier Tout peut exploser aux éditions Fayard. « Si le nombre d’inspections de sites dangereux avait beaucoup augmenté juste après AZF, à 30.000 par an en 2006 pour quelque 500.000 sites industriels dangereux répertoriés au total, il est redescendu à 18.000 en 2019 », a-t-il récemment indiqué à l’AFP.

Si la question des contrôles reste cruciale, celle des enquêtes à postériori a connu une avancée. Réclamé par des parlementaires, le Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI), à l’image de celui qui existe dans l’aviation, a été créé. Missionné pour réaliser des enquêtes techniques et « tirer des enseignements en vue d’éviter le renouvellement des accidents », il est déjà intervenu sur le terrain. Notamment sur un incendie dans un élevage de Petit-Mesnil où se trouvait un stock d’ammonitrates.

Le stockage des ammonitrates en question

Dans son rapport, il « recommande au pouvoir réglementaire d’étudier la faisabilité de préciser dans les réglementations qui s’appliquent à des installations agricoles les bonnes pratiques à appliquer en cas de stockage d’engrais ». En France, des milliers d’agriculteurs stockent ainsi chez eux cet engrais azoté, à l’origine de l’explosion d’AZF ou, plus récemment, du port de Beyrouth. Et malgré la dangerosité de ce produit, ils n’ont aucune obligation de le déclarer si leur stock n’excède pas 250 tonnes.

« Entre le 15 juin et le 15 septembre 2021, du Pas-de-Calais au Gers, au moins six hangars agricoles contenant à la fois des engrais à base de nitrate d’ammonium, du foin, de la paille, du fioul, des bâches, des pneus ont pris feu », dresse l’association de protection de l’environnement Robin des Bois qui demande l’interdiction de stocker ces ammonitrates avec d’autres produits incompatibles.

Un avis partagé par les Amis de la Terre qui veut prendre le sujet sous un autre angle. « La France est le premier consommateur de nitrate d’ammonium en Europe. Or ce n’est pas une nécessité, nous pouvons faire autrement pour réduire l’utilisation de ces produits chimiques en agriculture, en utilisant notamment les engrais organiques, un avantage pour la transition agricole et qui permettrait une réponse efficace à la fois sur la question des stocks et de la pollution », conclut Manon Castagné, chargée de campagne engrais au sein de l’association.

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