Nouvel enlèvement d’un français au Mali : la méthode d’Aqmi

Rouler aujourd’hui dans les zones proches du Nord-Mali ou à l’ouest du pays, c’est prendre un gros risque.

Jules Berto Rodriguez Léal, 61 ans, né le 18 juillet 1951 à Laurichal au Portugal, de nationalité française, a sans doute voulu faire la route d’un trait en direction de Bamako. Au volant de sa Peugeot blanche - immatriculée en Europe, AW 483 YE- , il a franchi le poste frontière de Gogui hier à 11 heures du matin. D’où venait-il exactement ?

La route, en provenance de Nouakchott, capitale de la Mauritanie, travers le désert vers l’est, passe par Kiffa et Ayoun el-Atrouss pour aboutir au poste de Gogui. Nous ne sommes pas très loin de la région de Mopti, où les militaires maliens font face aux islamistes qui occupent le nord du Mali.

Et il est notoire que la ville et la région sont infiltrées par les hommes d’Aqmi et du Mujao. On comprend que le conducteur français ait piqué droit vers le Sud en direction de Diéma, pour retrouver l’axe qui le conduisait à Bamako. Sauf que la distance entre le poste frontière de Gogui et Diéma est de 160 km et qu’il faut environ trois heures pour les parcourir. Or, Jules Berto Rodriguez Léal a, d’après les informations, été enlevé vers 22 heures locales.

Arrivé à Diéma en début d’après-midi, le Français est convoqué par les services de douanes, précisément à causse de l’immatriculation européenne de sa Peugeot. Il est contrôlé, relâché sans problème, et se rend au service local de radio "Jamana" qui permet de se connecter à Internet.

Le temps passe et le conducteur décide de passer la nuit à Diéma. Le soir, il se rend dans une maison de thé de la ville, discute avec les locaux et prend le frais devant l’établissement.

A 22 heures locales (23 heures, heure de Paris), sept hommes armés "à la peau claire" surgissent et l’emmènent. Tout le monde sait qu’une halte dans ce coin fait courir le risque de se faire repérer. Le temps perdu donne la possibilité pour des complices d’alerter des islamistes voire des truands qui enlèvent un occidental, toujours une "belle prise" pour le revendre aux groupes armés. Dans ce cas précis, les "hommes à la peau claire" sont sans doute des arabes appartenant aux groupes djihadistes, probablement celui d’Aqmi.

La technique employée par les agresseurs, cette fois, a sans doute consisté à quitter le Nord-Mali pour passer en Mauritanie par le désert, en évitant la région de Mopti, contrôlée par l’armée malienne.

Ensuite, le groupe a sans doute suivi à bonne distance jusqu’à Diéma le véhicule du Français, en attendant la nuit. Un enlèvement en plein jour expose toujours les preneurs d’otages au risque d’une poursuite sur les routes environnantes, en plein territoire malien. Jules Berto Rodriguez Léal a donc été enlevé tard dans la soirée, donnant tout le temps à ses ravisseurs de disparaître vers le désert. Personne ne sait encore qui a effectué le coup de main.

Mais on sait qu’un groupe en particulier a désespérément besoin d’otages. Ben Mokhtar, chef d’une des katibas d’Aqmi, est en conflit avec un des grands chefs de la région, Abou Zeïd. Son insolence et son indiscipline auraient abouti à la destitution du mouvement. Privé d’une partie de ses hommes et des moyens d’Aqmi, il aurait rejoint le Mujao, autre groupe islamiste installé à Gao, sans avoir des otages avec lui, source de prestige, de revenus éventuels d’une rançon et précieux boucliers humains.

Au moment où l’on parle de plus en plus d’une intervention militaire étrangère contre les groupes islamistes armés qui occupent le Nord-Mali, un otage occidental, français de surcroît, peut se négocier à prix d’or.

Pour mémoire, il y a quatre ans, un couple italien et burkinabe avait été enlevé dans cette même région par les djihadistes d’Aqmi avant d’être libéré quelques mois plus tard contre rançon. Al-Qaïda au Maghreb islamique détient déjà en otage neuf Européens, enlevés en septembre 2010 et novembre 2011, dont six français.
Ils sont maintenant dix.

par Jean-Paul Mari, Le Nouvel Observateur - 21 novembre 2012


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