Marc Trévidic : "Pas de repentir possible pour les terroristes"

Figure charismatique de la galerie Saint-Éloi, Marc Trévidic est juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris. Grand spécialiste des filières islamistes, son deuxième livre, Les 7 piliers de la déraison, est un voyage dans les terres du djihad. Marc Trévidic retrace habilement, et avec méthode, le parcours de ceux qui basculent dans la déraison. De ceux qui se réclament de l’islam des origines et projettent finalement de commettre l’irréparable. Le juge d’instruction s’efforce, à partir de témoignages, de son ressenti et d’expériences personnelles, de saisir la psychologie des personnages qu’il met en scène. Il s’est confié au Point.fr.

Le Point.fr : "Dans l’antiterrorisme, il faut arriver avant le cadavre. La commission du crime scelle notre échec", expliquez-vous. Toute la difficulté de votre tâche n’est-elle pas ici ? Poursuivre devant la justice quelqu’un qui n’a encore rien fait ?

Marc Trévidic : J’ai été juge d’instruction de droit commun. Le rôle du juge, c’est quoi ? Trouver les auteurs de crimes. Dans l’antiterrorisme, il faut empêcher que le crime soit commis. Donc, il faut pouvoir démontrer qu’un crime allait avoir lieu. Il faut prouver que les gens qu’on arrête entendaient participer à une action terroriste, alors qu’elle n’a jamais été commise. Nous sommes dans un moment qui se situe avant même la tentative. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de repentir possible. Prenons l’exemple d’un vol simple : je rentre dans un magasin avec l’intention de voler et je mets un objet dans ma poche. Finalement, je change d’idée au dernier moment, je repose l’objet dans les rayons ou je me dirige vers la caisse pour payer. En cas de repentir, il n’y a pas d’infraction. Peu importe ce qu’on a pensé ou ce qu’on a voulu faire. En matière terroriste, l’individu ou le groupe qu’on arrête n’a pas cette chance. Mais il faut travailler intelligemment. Il faut faire la part des choses entre ceux qui ont abandonné très tôt et ceux qui ont perduré dans leurs intentions criminelles

On comprend ces difficultés dans le récit que vous faites de Stéphane, un jeune homme qui, sous le regard inquiet de sa famille, se convertit à un islam des plus rigoristes. Avant de basculer totalement...

Quand on surveille des individus, on arrive le plus souvent à identifier ceux qui s’écartent du groupe. Le problème est qu’on n’a pas, traditionnellement en France, dans une République laïque, des contacts suffisants avec les autorités musulmanes, les imams par exemple. On dénigre l’idée même de communauté musulmane. En Grande-Bretagne, depuis longtemps, Londres a engagé des policiers pakistanais pour favoriser les relations avec la communauté pakistanaise. On va ainsi obtenir davantage d’informations. On va nous faire remarquer que ce petit jeune-là ne vient plus à la mosquée ou fréquente des gens différents. En France, on refuse de voir la vérité et on n’a pas de contact de proximité. Pour être caricatural, le seul contact qu’on a, c’est quand on nous dit qu’un imam se fait expulser parce qu’il s’est trop radicalisé. Il arrive cependant, et c’est assez fréquent que ce soient les parents qui nous contactent pour nous décrire la phase de radicalisation de leurs enfants.

"Les Mohamed Merah sont beaucoup plus difficilement décelables qu’on ne le croit. L’art de la dissimulation est une réalité [...] et certains sont de grands stratèges, de grands artistes", écrivez-vous. Cet art, les musulmans l’appellent la "taqiya". Quelle place occupe-t-elle dans le terrorisme ?

La taqiya est une des plus grandes menaces qui pèsent sur nous : c’est le risque de ne plus arriver à repérer nos ouailles ! C’est une méthode qui était enseignée dans les camps d’al-Qaida à partir du milieu des années 90. Nous tenons ces explications des résidents français qui sont revenus de ces camps. L’idée générale était de légitimer par le Coran le fait de permettre à des apprentis terroristes - ou terroristes aguerris - de se fondre dans la population. Quitte à enfreindre certaines règles de l’islam, comme avoir des relations avec des femmes hors mariage ou encore boire de l’alcool. En clair, avant de passer à l’action, il faut se camoufler au milieu des "mécréants". Autrefois, on appelait ces personnes les "agents dormants d’al-Qaida". C’est la logique de la guerre, du faible et du fort, qui se marie parfaitement au terrorisme. Elle trouve sa justification dans des versets religieux. Le prophète Mahomet lui-même aurait recommandé de ne pas attaquer ouvertement l’ennemi tant qu’on est trop faible. Et d’attendre d’être plus fort pour passer à l’offensive.

On ne doit le drame de Montauban qu’à l’action individuelle de Mohamed Merah. Lorsqu’il n’y a pas d’effet de groupe, pas d’influence, la taqiya réclame-t-elle encore davantage de détermination ?

Autrefois, dans les actions d’envergure, les terroristes fonctionnaient selon le modèle pakistanais de cloisonnement des activités. Le groupe qui passait à l’action n’avait aucun contact avec celui chargé de la logistique ou de l’organisation. Le djihad individuel, lui, réclame une détermination sans faille et une vraie force d’esprit. Merah s’était fixé des objectifs et avait le projet de faire monter la tension par étape.

L’histoire d’Hassan, que vous racontez, est particulièrement troublante. Père de famille, médecin dans un camp de réfugiés palestiniens, Hassan était également devenu, au fil du temps, "une star des sites islamistes". Il se servait d’Internet pour cracher une haine, qu’il tentait de contenir au quotidien. Puis Hassan est interpellé par les services américains qui l’utilisent en agent double pour infiltrer les réseaux islamistes. Cela se retournera finalement contre eux...

Hassan parle d’une folle et vraie histoire, celle de Human Al-Balawi. J’ai essayé de "psychologiquement la raconter". C’est l’histoire la plus marquante dans l’histoire du terrorisme sur la taqiya. C’était également une manière de dire : On s’est fait avoir par Merah, mais regardez comment les Américains sont aussi tombés dans le piège. Les Canadiens eux aussi se sont fait avoir par le groupe de Fateh Kamel et Ahmed Ressam. Une enquête avait été ouverte en France. On avait dit aux Canadiens : méfiez-vous, Ressam prépare quelque chose. Mais les autorités canadiennes affirmaient qu’il se comportait normalement. Et lorsque Ressam est parti avec une bombe de 50 kilos dans sa voiture pour commettre un attentat aux États-Unis, les Canadiens ont compris leur erreur. Dans le cas d’Hassan, on l’a volontairement mis en contact avec des gens qu’il appréciait idéologiquement. Mais ce n’est pas parce que des gens partagent la même idéologie que tous commettront des actes violents. Des jeunes radicaux, il y en a plein. Je suis persuadé qu’Hassan n’aurait jamais été un terroriste si on ne l’avait pas mis dans cette situation. On ne se rend pas compte à quel point ils sont fragiles. On pousse les gens à côtoyer ces milieux-là. Cela se produit parfois pour des groupes entiers. On l’a vu en Afghanistan, en Bosnie et on le voit aujourd’hui en Syrie.

Daniel Soulez-Larivière, avocat, a fait une critique assez virulente de la campagne de communication qui entoure votre livre et de la place que vous occupez aujourd’hui dans les médias. "De quoi se mêle un juge quand il donne des conseils publics et tonitruants au pouvoir politique", affirme-t-il dans le Huffington Post. Qu’en pensez-vous ?

Le juge d’instruction doit pouvoir résister à la toute-puissance de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et à la pression énorme exercée par l’État sur la justice. La justice antiterroriste doit pouvoir assurer son rôle de direction de l’enquête. On ne doit pas être simplement là pour dire oui à tout ce qu’on nous demande, arrêter quand on nous demande d’arrêter ou encore qualifier des gens de terroriste alors qu’on ne l’aurait pas fait. Dans la lutte antiterroriste, c’est tellement difficile de faire appliquer la justice que vous avez intérêt à avoir un poids certain. Aujourd’hui, je suis capable de dire non à n’importe quel enquêteur, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Notamment lorsqu’ils nous demandent, à cause de pressions politiques, d’interpeller telle personne, alors que la situation n’est pas mûre. Il faut avoir un poids suffisant face à cette immense machine antiterroriste, sinon on explose en vol. On se crée sa propre indépendance et on peut y arriver de différentes façons. Moi, je me la suis faite par ma façon de traiter les dossiers, mais aussi par une certaine notoriété. Cela évite qu’on aille trop loin avec moi.

Le Point.fr, le 04 mars 2013


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