13 Novembre : pour Jawad Bendaoud et ses amis, la délinquance pour seule défense

Au deuxième jour de leur procès, les trois prévenus ont prétendu ignorer qu’ils protégeaient deux des auteurs des attentats parisiens.

Il a le débit rapide, même s’il tâche de ne pas trop s’énerver. Jawad Bendaoud, 31 ans, parvient à peu près à se contenir depuis l’ouverture de son procès en correctionnelle, mercredi. Le « logeur » de deux des membres du « commando des terrasses » du 13 Novembre a sa logique à lui, celle des quartiers. « On me prend pour un abruti fini : j’héberge des terroristes, je leur prends 150 euros et j’en rends 100 à celui qui me les a amenés. » Parfaitement incohérent de la part d’un trafiquant ayant « passé toute sa vie en prison », du moins l’essentiel du temps depuis dix ans. Vivant hors actualité : « Le soir des attentats, j’étais passé chez mon père qui regardait la télé et me disait que les terroristes étaient tous morts. » A l’entendre, ses préoccupations étaient autres : une maîtresse lui ayant fait un enfant dans le dos alors qu’il était déjà en couple. « Alors, les attentats… Je suis ailleurs. » Soit camé la plupart du temps et piètre pratiquant, selon ses dires.

Lors d’un précédent séjour au ballon, un codétenu avait pourtant entendu Bendaoud faire l’éloge de Mohammed Merah. « En prison, les gens sont furieux, c’est normal. Merah, je parle pas des gens qu’il a assassinés, mais j’admirais son choix de partir mourir sur un coup de tête. »

Cocaïne.

Mohamed Soumah, dit « Mouss », affirme aussi qu’il avait la tête ailleurs au moment de présenter àBendaoud, rencontré à la prison de Val-de-Reuil (Eure), Hasna Aït Boulahcen, cousine d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des cerveaux des attentats du 13 Novembre alors en cavale. « Mouss », non plus, n’est pas du genre pieux, « traînant dans la rue depuis tout petit ». Il fait la connaissance de Hasna Aït Boulahcen le lendemain des attaques, lui vend un peu de cocaïne en espérant mieux : « Je vois une petite Rebeu, jean moulant, bouteille d’alcool à la main. » Son alibi est le sexe : « Elle m’a charmée, je me suis dit "je vais me la faire". » Ainsi justifie-t-il ses 91 échanges téléphoniques en trois jours, que l’accusation estime suspects.

Quand Hasna Aït Boulahcen lui textote « je ne peux pas dormir avec toi, tu sais très bien ce qui se passe », la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, traduit : « Tout le monde a compris sauf vous » que la jeune femme cherche à planquer l’homme le plus recherché de France. Mais il n’en démord pas : « Je suis alors en colère car je lui ai trouvé un toit et c’est un autre qui va la baiser… » Il tente de jouer les bons élèves en présentant « toutes [ses] excuses et condoléances aux familles des victimes ». Et remercie son pays d’avoir rétabli la vérité.

Poursuivi au départ pour terrorisme, il comparaît pour « recel de malfaiteurs terroristes » : « Je ne suis pas un terroriste, juste un délinquant. » Après avoir avoué vivre du trafic de drogue, il reconnaît en vouloir à l’Etat. « J’ai fait confiance, j’ai tout raconté pour la cocaïne, et on m’a mis deux ans de prison en plus. »

Youssef Aït Boulahcen, lui, n’est poursuivi « que » pour non-dénonciation de crime. C’est le frère de Hasna, et donc le cousin d’Abaaoud, dont il connaît parfaitement le profil. Comme d’autres, il a téléchargé les vidéos du terroriste postées depuis la Syrie, où il joue au foot avec des têtes décapitées, traîne des cadavres derrière un pick-up. Dans son ordinateur, Youssef Aït Boulahcen a compilé une abondante littérature islamiste. Des trois prévenus, c’est le seul vrai croyant, les deux autres n’étant que des adeptes de divers trafics. « J’ai téléchargé, mais est-ce que cela fait de moi un adhérent à cette secte qu’est Daech ? Pas forcément. »

Radicalisation.

Au strict plan pénal, l’accusation doit démontrer qu’il savait que son cousin était de retour en France. La présidente du tribunal cite la couverture médiatique des attentats parisiens, 163 heures de direct à la télévision, le nom d’Abaaoud étant cité comme « possible inspirateur » dès le surlendemain du 13 Novembre. « J’ai pu l’envisager, nuance-t-il, mais il était pour moi impossible d’y croire. La presse le voyait plutôt en Syrie. » Sa sœur s’était pourtant chargée de trouver à Abaaoud un toit à Saint-Denis, au point de périr lors de l’assaut des policiers, le 18 novembre.

Le tribunal tourne ainsi autour de la radicalisation de Youssef Aït Boulahcen, comme un élément qui pourrait finir à charge. Tel ce SMS écrit à propos des homosexuels : « Faut leur couper le zgeg, je te jette ça en haut d’une tour… » A la barre, Aït Boulahcen, qui a depuis changé de nom de famille « dans l’intérêt de [ses] futurs enfants », fait acte de contrition : « J’ai honte que ce message soit rendu public. Je tiens à m’en excuser publiquement. Des fois, vos propos dépassent vos pensées. »

Son avocat, qui redoute que son client ne soit jugé à l’aune de ses opinions, tente de crever l’abcès : « Votre possible radicalisation semble intéresser le tribunal. Vous avez parfois l’esprit fermé ? » Nouveau mea culpa : « C’est vrai. Tout le monde a parfois l’esprit fermé. » Avant d’indiquer, sur l’insistance de son défenseur, qu’il vit aujourd’hui avec une femme non musulmane et non voilée. Comme si, signe des temps, c’était un élément à décharge.

Date : 25/01/18
Auteur : Renaud Lecadre
Source : Libération

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